L'Histoire de la Greffe Hépatique — Mes Petits Pas vers Demain

Mes Petits Pas vers Demain · Série Éditoriale

Une histoire de la
greffe hépatique

Des premières expériences sur le chien jusqu'à l'Archet 2 — douze chapitres pour comprendre comment l'impossible est devenu routine.

Partie I · Les origines
De l'Antiquité aux années 1950

L'épopée de la greffe hépatique

Avant que les chirurgiens n'osent toucher au foie vivant d'un être humain, il y eut des siècles de mythes, des décennies de tâtonnements, et quelques esprits assez fous pour y croire.

Dans la mythologie grecque, Prométhée est condamné à voir son foie dévoré chaque jour par un aigle, et à le voir repousser chaque nuit. Les Anciens avaient compris, sans le formuler, quelque chose d'extraordinaire : le foie est l'organe de la régénération. Cette intuition millénaire allait mettre vingt-cinq siècles à trouver sa confirmation chirurgicale.

Le foie n'est pas un organe comme les autres. Pesant entre 1,2 et 1,5 kilogramme chez l'adulte, il est le plus volumineux organe interne du corps humain, et de loin le plus complexe sur le plan fonctionnel. Il assure plus de cinq cents fonctions identifiées : synthèse des protéines, détoxification du sang, production de bile, régulation du glucose, coagulation. Sans lui, la mort survient en quelques heures. On ne peut pas le suppléer par une machine — pas vraiment, pas complètement.

L'idée de greffer un organe, de prendre le foie d'un être mort ou mourant pour le transplanter dans le corps d'un mourant, était encore au début du XXe siècle de l'ordre du fantasme. La chirurgie de l'époque savait recoudre, amputer, parfois exciser une tumeur. Mais prélever un organe entier et l'anastomoser à un autre système vasculaire — joindre les veines, les artères, la voie biliaire — relevait de la science-fiction.

« Le foie est un organe qu'on ne peut pas simplement retirer et replacer. Il tient au corps par six liens vasculaires majeurs. Le déconnecter, c'est déclencher une hémorragie qui tuerait l'opéré en quelques minutes. »
— synthèse d'une pensée chirurgicale commune à l'ère pré-transplantation

Tout commença vraiment dans les années 1950, dans des laboratoires peu glorieux, avec des chiens. Des chirurgiens audacieux — et obstinés — allaient commencer à réécrire ce qui était possible. Leur histoire, c'est l'histoire de l'acharnement scientifique à son état le plus pur.

À retenir

  • Le foie assure plus de 500 fonctions vitales, aucune machine ne peut le remplacer
  • Sa complexité vasculaire rendait toute greffe techniquement impensable avant les années 1950
  • Le mythe de Prométhée reflète intuitivement sa capacité de régénération
Chapitre suivant : Moore, Starzl, Calne et les chiens
1955 – 1963

Des hommes, des chiens, et une idée folle

Avant de transplanter des foies humains, il fallut des années de chirurgie expérimentale animale, des centaines d'animaux, des milliers d'heures de bloc opératoire. C'est là que tout s'apprit.

Francis D. Moore, chirurgien à Harvard, est l'une des figures les moins connues du grand public mais l'une des plus décisives de l'histoire. Dans les années 1950, il est obsédé par une question : peut-on transplanter un foie ? Pas symboliquement. Techniquement, chez un animal vivant. Il commence à opérer des chiens.

Ses premières tentatives sont des catastrophes contrôlées. Les animaux meurent sur la table, ou peu après. Le problème n'est pas seulement technique — comment anastomoser les vaisseaux, comment préserver l'organe le temps du transfert, comment gérer la phase anhépatique — c'est aussi immunologique. Le corps rejette ce qui n'est pas lui. Mais Moore ne le sait pas encore clairement. Il apprend en opérant.

Thomas Earl Starzl entre dans l'histoire avec une énergie presque intimidante. Né en 1926 dans l'Iowa, il fait sa formation chirurgicale à Northwestern puis à Johns Hopkins. Quand il rejoint le laboratoire de Denver au début des années 1960, il est déjà persuadé que la greffe hépatique est possible. Il opère des chiens sans relâche — on parle de centaines d'opérations expérimentales. Ses cahiers de laboratoire sont d'une précision maniaque. Il note tout : les temps opératoires, les volumes perdus, les techniques d'anastomose, les causes de mort.

« Je n'avais pas de certitude que cela marcherait chez l'homme. Mais j'avais la certitude que si on n'essayait pas, on ne saurait jamais. »
— Thomas E. Starzl, autobiographie, 1992

Roy Calne, lui, opère à Cambridge. Britannique de formation, il apporte à la transplantation une rigueur immunologique que Starzl, plus chirurgien que biologiste, n'a pas encore. Calne s'intéresse profondément au rejet : pourquoi le corps rejette-t-il l'organe transplanté ? Que se passe-t-il au niveau cellulaire ? Cette question va définir sa carrière — et changer l'histoire.

Ces trois hommes ne se ressemblent pas. Moore est le visionnaire institutionnel, Starzl le technicien acharné, Calne le chercheur de fond. Mais ensemble — et parfois en compétition — ils vont poser les bases de tout ce qui suivra.

À retenir

  • Francis Moore initie les premières tentatives expérimentales de greffe hépatique
  • Thomas Starzl perfectionne la technique chirurgicale à Denver
  • Roy Calne apporte la dimension immunologique
  • Le chien devient un modèle fondateur de la transplantologie
Chapitre suivant : les premières greffes humaines
1963 – 1967

Le premier foie transplanté dans un corps humain

Le 1er mars 1963, Thomas Starzl franchit le pas que personne n'avait osé franchir. Ce jour-là, à Denver, l'histoire de la médecine bascule.

Le patient s'appelle Bennie Solis. Il a trois ans. Il est condamné par une atrésie biliaire — une malformation congénitale qui détruit le foie dès les premières années de vie. Sans intervention, il mourra dans les semaines qui viennent. Starzl et son équipe l'opèrent pendant des heures. L'enfant ne survit pas. Mais l'anastomose avait tenu. Le foie greffé avait fonctionné quelques instants.

Ce premier échec est aussi une preuve de concept. Starzl continue. Dans les mois qui suivent, il opère d'autres patients. Les résultats restent très difficiles. Mais chaque tentative permet de mieux comprendre les mécanismes chirurgicaux, immunologiques et infectieux.

En 1967, quelque chose change. Une fillette de dix-neuf mois, atteinte d'un carcinome hépatocellulaire massif, reçoit une greffe de foie à Denver. Elle survit plus d'un an. C'est une étape majeure dans l'histoire de la transplantation hépatique.

À retenir

  • 1963 : premières transplantations hépatiques humaines à Denver
  • 1967 : première survie prolongée
  • Ces années fondatrices permettent de poser les bases techniques de la greffe
Chapitre suivant : le sérum de cheval
Partie II · Dompter le rejet
1960 – 1975

Dompter le système immunitaire

Greffer un organe est une chose. Empêcher le corps de le détruire en est une autre.

Le rejet est la réaction du système immunitaire face à un organe étranger. Le corps identifie les cellules du greffon comme du « non-soi » et cherche à les éliminer.

Dans les premières années, les médecins disposent surtout de corticoïdes et d'azathioprine. Ces traitements freinent le système immunitaire, mais exposent aussi les patients à des infections importantes.

Le sérum anti-lymphocytaire, parfois appelé « sérum de cheval », constitue une autre étape importante. Il vise les lymphocytes responsables du rejet.

À retenir

  • Le rejet est l'un des grands obstacles à la transplantation
  • Les premiers traitements immunosuppresseurs étaient peu spécifiques
  • Les globulines anti-lymphocytaires ont marqué une étape importante
Chapitre suivant : la conservation dans le froid
1969 – années 1990

La course contre la mort cellulaire

Un foie prélevé ne peut pas rester longtemps sans circulation sanguine. Sa conservation devient donc un enjeu majeur.

Le froid permet de ralentir le métabolisme cellulaire et de gagner du temps. Mais il faut également des solutions de conservation adaptées.

La solution de l'Université du Wisconsin représente une avancée importante. Elle permet de mieux protéger les cellules du foie pendant le transport.

Aujourd'hui, les machines de perfusion permettent parfois de maintenir ou d'évaluer le greffon dans des conditions beaucoup plus proches de la physiologie normale.

À retenir

  • Le froid ralentit le métabolisme du greffon
  • Les solutions de conservation ont transformé la logistique de la greffe
  • Les machines de perfusion constituent une nouvelle étape
Chapitre suivant : Julie Rodriguez
Partie III · Les visages de la greffe
1984, France

Julie, cinq ans et demi

Derrière les statistiques, il y a des patients. Et parfois des enfants.

En 1984, Julie Rodriguez a cinq ans et demi. Elle souffre d'une grave maladie des voies biliaires. Sans transplantation, son avenir est compromis.

Elle est prise en charge à l'hôpital Paul Brousse par l'équipe du Pr Henri Bismuth.

Son histoire montre aussi que derrière chaque transplantation, il y a un donneur et une famille qui a accepté le don.

À retenir

  • Les progrès techniques se traduisent par des vies sauvées
  • La transplantation pédiatrique a profondément évolué
  • Chaque greffe reste liée au geste du don
Chapitre suivant : Henri Bismuth
France

Henri Bismuth, architecte de la greffe française

La transplantation hépatique française est étroitement liée à quelques grandes figures médicales.

Henri Bismuth fait partie des grands pionniers français de la chirurgie hépatobiliaire et de la transplantation hépatique.

À l'hôpital Paul Brousse, il développe une équipe associant chirurgie, hépatologie, anesthésie et réanimation.

Son travail participe à l'amélioration des techniques opératoires et à la formation de nombreux spécialistes.

À retenir

  • Henri Bismuth est une figure majeure de la transplantation française
  • Paul Brousse devient un centre de référence
  • La greffe repose sur des équipes multidisciplinaires
Chapitre suivant : Paul Brousse
Villejuif

Paul Brousse, la maison de la greffe

Derrière les pionniers, il faut aussi des centres capables d'organiser toute la chaîne de transplantation.

L'hôpital Paul Brousse, à Villejuif, devient progressivement l'un des grands centres français de chirurgie hépatobiliaire et de transplantation.

Le centre réunit les différentes compétences nécessaires à la prise en charge des patients atteints de maladies graves du foie.

À retenir

  • Paul Brousse est un centre historique de la transplantation en France
  • La transplantation nécessite une organisation hospitalière très spécialisée
Chapitre suivant : la greffe split
Partie IV · Les grandes innovations
Années 1980 – aujourd'hui

Un foie, deux vies

Le foie possède une caractéristique exceptionnelle : sa capacité à fonctionner même lorsqu'une partie seulement est transplantée.

La greffe split permet de diviser un foie pour l'utiliser chez deux receveurs, dans certaines situations.

Cette technique a notamment contribué à améliorer l'accès à la transplantation pour les enfants.

À retenir

  • Un foie peut parfois être partagé entre deux receveurs
  • La capacité de régénération hépatique rend cette stratégie possible
Chapitre suivant : la ciclosporine
Années 1970 – 1980

La ciclosporine, ou quand la greffe change de dimension

Les progrès chirurgicaux ne pouvaient suffire sans de meilleurs traitements contre le rejet.

La ciclosporine transforme profondément l'immunosuppression.

En ciblant davantage certaines cellules du système immunitaire, elle améliore progressivement les résultats de la transplantation.

À retenir

  • La ciclosporine marque un tournant dans l'immunosuppression
  • Elle améliore fortement la survie des greffons et des patients
Chapitre suivant : l'Archet 2
Partie V · La greffe en France aujourd'hui
Nice, CHU

L'Archet 2, au cœur de mon propre parcours

L'histoire de la transplantation rejoint ici mon histoire personnelle.

À Nice, le CHU de l'Archet participe à la prise en charge des patients atteints de maladies graves du foie et à la transplantation hépatique.

Les patients y sont suivis avant et après greffe par une équipe multidisciplinaire.

À retenir

  • Le parcours de greffe repose aujourd'hui sur des équipes très spécialisées
  • L'accompagnement commence avant la transplantation et se poursuit longtemps après
Chapitre suivant : Transhépate
France · Sud-Est

Transhépate, ensemble après la greffe

Après l'intervention, une nouvelle vie commence. Elle ne se résume pas aux traitements et aux rendez-vous médicaux.

La greffe est aussi une reconstruction personnelle, familiale et sociale.

Les associations de patients jouent alors un rôle important : écouter, informer, rassurer et partager l'expérience.

Transhépate participe à cet accompagnement et contribue à porter la parole des personnes greffées.

« Le 13 août 2025, j'ai reçu un foie. Je ne connais pas le nom de celui ou celle qui me l'a donné. Mais chaque matin, je pense à cette famille qui, dans sa douleur, a dit oui. »
— témoignage personnel

À retenir

  • La transplantation ouvre une nouvelle étape de vie
  • L'entraide entre patients complète l'accompagnement médical
  • Le don d'organes reste au centre de toute cette histoire

Série éditoriale · L'histoire de la greffe hépatique · 12 chapitres

Textes à but informatif et pédagogique. Ne se substitue pas à un avis médical.