I
PréludeL'épopée de la greffe hépatique
De l'Antiquité aux années 1950
L'épopée de la greffe hépatique
Avant que les chirurgiens n'osent toucher au foie vivant d'un être humain, il y eut des siècles de mythes, des décennies de tatonnements, et quelques esprits assez fous pour y croire.
Dans la mythologie grecque, Prométhée est condamné à voir son foie dévoré chaque jour par un aigle, et à le voir repousser chaque nuit. Les Anciens avaient compris, sans le formuler, quelque chose d'extraordinaire : le foie est l'organe de la régénération. Cette intuition millénaire allait mettre vingt-cinq siècles à trouver sa confirmation chirurgicale.
Le foie n'est pas un organe comme les autres. Pesant entre 1,2 et 1,5 kilogramme chez l'adulte, il est le plus volumineux organe interne du corps humain, et de loin le plus complexe sur le plan fonctionnel. Il assure plus de cinq cents fonctions identifiées : synthèse des protéines, détoxification du sang, production de bile, régulation du glucose, coagulation. Sans lui, la mort survient en quelques heures. On ne peut pas le suppléer par une machine — pas vraiment, pas complètement.
L'idée de greffer un organe, de prendre le foie d'un être mort ou mourant pour le transplanter dans le corps d'un mourant, était encore au début du XXe siècle de l'ordre du fantasme. La chirurgie de l'époque savait recoudre, amputer, parfois exciser une tumeur. Mais prélever un organe entier et l'anastomoser à un autre système vasculaire — joindre les veines, les artères, la voie biliaire — relevait de la science-fiction.
« Le foie est un organe qu'on ne peut pas simplement retirer et replacer. Il tient au corps par six liens vasculaires majeurs. Le déconnecter, c'est déclencher une hémorragie qui tuerait l'opéré en quelques minutes. »
— synthèse d'une pensée chirurgicale commune à l'ère pré-transplantation
Tout commença vraiment dans les années 1950, dans des laboratoires peu glorieux, avec des chiens. Des chirurgiens audacieux — et obstinés — allaient commencer à réécrire ce qui était possible. Leur histoire, c'est l'histoire de l'acharnement scientifique à son état le plus pur.
À retenir
- Le foie assure plus de 500 fonctions vitales, aucune machine ne peut le remplacer
- Sa complexité vasculaire rendait toute greffe techniquement impensable avant les années 1950
- Le mythe de Prométhée reflète intuitivement sa capacité de régénération
Chapitre suivant : Moore, Starzl, Calne et les chiens
II
Les pionniersMoore, Starzl, Calne — les essais sur le chien
1955 – 1963
Des hommes, des chiens, et une idée folle
Avant de transplanter des foies humains, il fallut des années de chirurgie expérimentale animale, des centaines d'animaux, des milliers d'heures de bloc opératoire. C'est là que tout s'apprit.
Francis D. Moore, chirurgien à Harvard, est l'une des figures les moins connues du grand public mais l'une des plus décisives de l'histoire. Dans les années 1950, il est obsédé par une question : peut-on transplanter un foie ? Pas symboliquement. Techniquement, chez un animal vivant. Il commence à opérer des chiens.
Ses premières tentatives sont des catastrophes contrôlées. Les animaux meurent sur la table, ou peu après. Le problème n'est pas seulement technique — comment anastomoser les vaisseaux, comment préserver l'organe le temps du transfert, comment gérer la phase anhépatique (ces minutes terribles sans foie fonctionnel) — c'est aussi immunologique. Le corps rejette ce qui n'est pas lui. Mais Moore ne le sait pas encore clairement. Il apprend en opérant.
Thomas Earl Starzl entre dans l'histoire avec une énergie presque intimidante. Né en 1926 dans l'Iowa, il fait sa formation chirurgicale à Northwestern puis à Johns Hopkins. Quand il rejoint le laboratoire de Denver au début des années 1960, il est déjà persuadé que la greffe hépatique est possible. Il opère des chiens sans relâche — on parle de centaines d'opérations expérimentales. Ses cahiers de laboratoire sont d'une précision maniaque. Il note tout : les temps opératoires, les volumes perdus, les techniques d'anastomose, les causes de mort.
« Je n'avais pas de certitude que cela marcherait chez l'homme. Mais j'avais la certitude que si on n'essayait pas, on ne saurait jamais. »
— Thomas E. Starzl, autobiographie, 1992
Roy Calne, lui, opère à Cambridge. Britanniqu e de formation, il apporte à la transplantation une rigueur immunologique que Starzl, plus chirurgien que biologiste, n'a pas encore. Calne s'intéresse profondément au rejet : pourquoi le corps rejette-t-il l'organe transplanté ? Que se passe-t-il au niveau cellulaire ? Cette question va définir sa carrière — et changer l'histoire.
Ces trois hommes ne se ressemblent pas. Moore est le visionnaire institutionnel, Starzl le technicien acharné, Calne le chercheur de fond. Mais ensemble — et parfois en compétition — ils vont poser les bases de tout ce qui suivra.
À retenir
- Francis Moore (Harvard) initie les premières tentatives expérimentales de greffe hépatique
- Thomas Starzl opère des centaines de chiens à Denver pour perfectionner la technique chirurgicale
- Roy Calne (Cambridge) apporte la dimension immunologique, cruciale pour comprendre le rejet
- Le chien, proche anatomiquement, sera le modèle animal fondateur de la transplantologie
Chapitre suivant : les premières greffes humaines
III
Le saut vers l'humainThomas Starzl — les premières greffes humaines
1963 – 1967
Le premier foie transplanté dans un corps humain
Le 1er mars 1963, Thomas Starzl franchit le pas que personne n'avait osé franchir. Ce jour-là, à Denver, l'histoire de la médecine bascule.
Le patient s'appelle Bennie Solis. Il a trois ans. Il est condamné par une atrésie biliaire — une malformation congénitale qui détruit le foie dès les premières années de vie. Sans intervention, il mourra dans les semaines qui viennent. Starzl et son équipe l'opèrent pendant des heures. L'enfant ne survit pas — il décède pendant l'opération d'une coagulopathie massive. Mais l'anastomose avait tenu. Le foie greffé avait fonctionné quelques instants.
Ce premier échec est aussi une preuve de concept. Starzl continue. Dans les mois qui suivent, il opère quatre autres patients. Tous meurent, pour des raisons variées : rejet, infection, hémorragie. Le monde médical est partagé entre admiration et consternation. Certains parlent d'expérimentation irresponsable sur des mourants. Starzl répond qu'ils étaient de toute façon condamnés.
En 1967, quelque chose change. Une fillette de dix-neuf mois, atteinte d'un carcinome hépatocellulaire massif, reçoit une greffe de foie à Denver. Elle survit. Elle vivra plus d'un an — une éternité pour l'époque. C'est la première survie prolongée après une transplantation hépatique dans l'histoire de la médecine.
Starzl n'est pas un homme simple. Il est décrit par ses contemporains comme brillant, exigeant, parfois brutal, habité par une conviction absolue. Il dort peu, opère beaucoup, publie énormément. Ses résultats sont terribles au regard des standards modernes — mais ils ouvrent une voie. Il formera des générations de transplanteurs à travers le monde.
« Chaque échec était une leçon. Chaque patient mort nous apprenait quelque chose que nous ne savions pas. C'était un prix terrible. Mais c'était le prix. »
— Thomas E. Starzl
À retenir
- 1er mars 1963 : première transplantation hépatique humaine, Denver — le patient décède mais l'anastomose avait fonctionné
- 1967 : première survie prolongée (plus d'un an) chez une fillette de 19 mois
- Ces années fondatrices posent les bases techniques, au prix d'un bilan humain lourd
Chapitre suivant : le sérum de cheval
Partie II · Dompter le rejet
IV
L'immunosuppressionLe sérum de cheval — les débuts de l'anti-rejet
1960 – 1975
Dompter le système immunitaire
Greffer un organe est une chose. Empêcher le corps de le détruire en est une autre, bien plus difficile. Les premières armes de cette guerre intérieure étaient rudimentaires — et dangereuses.
Le rejet est le nom que l'on donne à la réaction du système immunitaire face à un organe étranger. Le corps identifie les cellules du greffon comme du « non-soi » et déclenche une réponse immunitaire pour les éliminer. Sans traitement, cette réaction est fatale pour le greffon — et souvent pour le receveur.
Dans les premières années de la transplantation, les médecins n'avaient que des outils grossiers. La cortisone, découverte dans les années 1940, avait des effets anti-inflammatoires généraux. L'azathioprine, dérivée de médicaments anticancéreux, pouvait freiner la prolifération des lymphocytes. Mais ces traitements étaient brutaux, peu spécifiques, et immunosupprimaient le patient de façon dangereusement globale. Les infections opportunistes tuaient autant que le rejet.
C'est dans ce contexte qu'apparaît le sérum anti-lymphocytaire, souvent appelé « sérum de cheval » parce qu'il était produit en immunisant des chevaux avec des lymphocytes humains. Le cheval développait des anticorps contre ces cellules humaines — ces anticorps étaient ensuite extraits du sérum et injectés aux patients transplantés pour détruire les lymphocytes responsables du rejet.
L'idée semble aujourd'hui étrange. Elle l'était aussi à l'époque. Mais elle fonctionnait, partiellement. Le sérum anti-lymphocytaire — qu'on appelle encore aujourd'hui les globulines anti-thymocytes (ATG) dans leurs formes raffinées — reste utilisé en 2025 dans certains protocoles de prévention du rejet aigu sévère.
Ces années 1960-1970 sont celles d'une médecine qui avance à tâtons, avec une créativité parfois vertigineuse, et une mortalité qui nous rappelle à quel point chaque progrès a été arraché à la maladie.
À retenir
- Le rejet est la réponse immunitaire contre le « non-soi » — problème central de la transplantation
- Les premiers immunosuppresseurs : cortisone et azathioprine — efficaces mais brutaux
- Le sérum de cheval (ATG) : une idée étrange mais fondatrice, encore utilisée aujourd'hui
- Ces traitements exposaient les patients à des infections mortelles — un équilibre délicat
Chapitre suivant : la conservation dans le froid
V
La logistique du vivantLa conservation du greffon dans le froid
1969 – années 1990
La course contre la mort cellulaire
Un foie prélevé survit sans irrigation sanguine quelques heures seulement. Comment l'acheminer d'un hôpital à l'autre ? Cette question logistique allait devenir une question scientifique majeure.
La transplantation hépatique a longtemps été prisonnière d'une contrainte géographique absolue : le donneur et le receveur devaient être dans le même hôpital, ou presque. Sans solution de conservation, le foie prélevé commençait à mourir dès que le sang s'arrêtait d'y circuler. Les cellules hépatiques consomment de l'énergie même au repos — sans oxygène, en quelques minutes, les dégâts sont irréversibles.
La solution la plus simple fut la première : le froid. A basse température, le métabolisme cellulaire ralentit drastiquement. En plongeant l'organe dans une solution glacée, on gagnait du temps. Mais combien de temps ? Et quelle solution utiliser ?
La révolution vient en 1988 avec la solution de l'Université du Wisconsin, dite solution UW, développée par Folkert Belzer et James Southard. Cette solution tamponnée, riche en substances qui protègent les membranes cellulaires et inhibent les enzymes destructrices, permet de conserver un foie jusqu'à 24 heures en hypothermie. C'est un bond quantique.
Désormais, le prélèvement et la transplantation peuvent se faire dans des hôpitaux différents, parfois dans des pays différents. Les équipes peuvent se déplacer la nuit pour prélever, revenir, opérer. La transplantation devient une discipline de coordination nationale — et bientôt internationale.
Aujourd'hui, les machines de perfusion normothermique permettent de maintenir l'organe vivant à température corporelle pendant le transport, en l'alimentant en oxygène et en nutriments. C'est une autre révolution — et les foies « réhabilités » par ces machines ouvrent la porte à des greffons que l'on aurait jadis refusés.
À retenir
- Sans conservation : quelques heures de viabilité seulement après le prélèvement
- 1988 — solution UW : jusqu'à 24h de conservation, révolution logistique et organisationnelle
- Aujourd'hui : machines de perfusion normothermique qui maintiennent le foie « vivant »
Chapitre suivant : Julie Rodriguez
Partie III · Les visages de la greffe
VI
Un visage, une vieJulie Rodriguez — premier enfant transplanté du foie en France
1984, France
Julie, cinq ans et demi
Derrière les statistiques et les protocoles, il y a des enfants. Julie Rodriguez est le premier enfant à avoir survécu à une transplantation hépatique en France. Son histoire reste emblématique.
En 1984, Julie Rodriguez a cinq ans et demi. Elle souffre d'une atrésie des voies biliaires — la même maladie qui avait condamné le premier patient de Starzl vingt ans plus tôt. Sans foie neuf, elle mourra. Le Pr Henri Bismuth, à l'hôpital Paul Brousse de Villejuif, décide d'opérer.
L'intervention dure des heures. Le greffon, prélevé sur un enfant décédé, est implanté avec les techniques que Bismuth et son équipe ont perfectionnées depuis des années. Julie survit. Elle quitte l'hôpital quelques mois plus tard. Elle vivra une vie entière.
L'histoire de Julie n'est pas seulement médicale. Elle est symbolique. Elle montre que la greffe hépatique pédiatrique est possible — et elle ouvre la voie à une génération d'enfants sauvés. Elle est aussi une histoire de don : quelque part, une famille en deuil a dit oui au prélèvement. Sans ce « oui » anonyme, Julie n'aurait pas survécu.
La France, en 1984, ne dispose pas encore d'une organisation nationale du don d'organes structurée. L'Agence de la Biomédecine n'existera que vingt ans plus tard. Ces premières greffes se font dans un contexte de pionniers, où chaque prélèvement est une négociation, chaque transplantation une aventure humaine et médicale.
À retenir
- 1984 : Julie Rodriguez, premier enfant transplanté du foie avec succès en France
- Opérée par le Pr Bismuth à l'hôpital Paul Brousse (Villejuif)
- Son histoire incarne le don d'organe comme geste humain fondamental
Chapitre suivant : Henri Bismuth
VII
Le chirurgien françaisHenri Bismuth — pionnier de la greffe en France
1970 – 2010
Henri Bismuth, architecte de la greffe française
S'il fallait nommer un seul homme à l'origine de la transplantation hépatique en France, ce serait lui. Chirurgien de génie, formateur hors pair, Henri Bismuth a construit à Paul Brousse l'un des meilleurs centres de greffe au monde.
Henri Bismuth naît en 1934. Il fait ses études de médecine à Paris, se forme en chirurgie digestive et hépatobiliaire, et comprend très tôt que le foie est l'organe de tous les défis. Dans les années 1970, il rencontre l'idée de la transplantation — et il décide de s'y consacrer.
Il se forme auprès de Starzl aux États-Unis, rapporte les techniques, les adapte, les améliore. À l'hôpital Paul Brousse de Villejuif, il constitue une équipe multidisciplinaire de premier plan : chirurgiens, hépatologues, anesthésistes, infirmières de réanimation. Il y a quelque chose de militaire dans sa façon d'organiser le travail — chacun connaît son rôle, les protocoles sont écrits, les décisions sont collégiales mais rapides.
Bismuth est aussi un innovateur technique. Il développe plusieurs variantes opératoires, notamment la technique « piggyback » qui préserve la veine cave inférieure du receveur et réduit l'instabilité hémodynamique durant l'opération. Il contribue au développement de la greffe à partir de donneur vivant et de la greffe split — partager un foie adulte pour greffer deux receveurs, dont un enfant.
Il forme des dizaines de chirurgiens qui vont essaimer dans les hôpitaux français et étrangers. La transplantation hépatique française doit énormément à cet homme.
À retenir
- Henri Bismuth : figure centrale de la transplantation hépatique en France
- Fonde à Paul Brousse l'un des plus grands centres de greffe hépatique d'Europe
- Innovateur : technique piggyback, greffe split, greffe à partir de donneur vivant
- Formateur d'une génération entière de transplanteurs français
Chapitre suivant : Paul Brousse
VIII
Le centre fondateurL'hôpital Paul Brousse — Villejuif
1970 – aujourd'hui
Paul Brousse, la maison de la greffe
Derrière toute avancée médicale, il y a un lieu. Pour la greffe hépatique en France, ce lieu s'appelle Paul Brousse. C'est là que tout a commencé, et là que l'excellence s'est maintenue pendant cinquante ans.
L'hôpital Paul Brousse est un hôpital spécialisé de l'AP-HP situé à Villejuif, en banlieue sud de Paris. À première vue, rien ne le distingue des autres hôpitaux de la région. Mais dans le monde de la transplantologie, son nom résonne comme celui d'un lieu mythique.
C'est là que Bismuth a posé ses premières sondes, formé ses premières équipes, réalisé les premières greffes hépatiques françaises. Paul Brousse est devenu un centre de référence national et international — des équipes du monde entier viennent s'y former, des patients de toute l'Europe y sont orientés pour des cas complexes.
Le centre hépatobiliaire de Paul Brousse rassemble en un même lieu les compétences chirurgicales, hépatologiques, anesthésiologiques et de réanimation nécessaires à une prise en charge d'excellence. C'est un modèle organisationnel qui sera copié dans d'autres centres.
Aujourd'hui, Paul Brousse reste l'un des centres de greffe hépatique les plus actifs de France, avec des équipes qui continuent d'innover — greffes à partir de donneurs à cœur arrêté, techniques de préservation normothermique, traitements des récidives virales sur le greffon.
À retenir
- Paul Brousse (Villejuif) : centre fondateur de la greffe hépatique en France
- Modèle organisationnel multidisciplinaire copié dans tout le pays
- Reste en 2025 l'un des centres les plus actifs et innovants de France
Chapitre suivant : la greffe split
Partie IV · Les grandes innovations
IX
Innovation chirurgicaleLa greffe split — partager un foie pour deux vies
Années 1980 – aujourd'hui
Un foie, deux vies
Et si un seul foie pouvait sauver deux personnes ? Cette idée audacieuse — la greffe split — a permis de réduire la pénurie de greffons et d'ouvrir la transplantation hépatique aux plus petits.
La greffe split — ou transplantation hépatique avec partage du greffon — repose sur une propriété biologique remarquable du foie : il peut être divisé chirurgicalement en deux parties, chacune capable de fonctionner de façon autonome et de se régénérer jusqu'à atteindre un volume normal. Un foie adulte prélevé sur un donneur décédé peut ainsi être divisé en deux : un lobe gauche destiné à un enfant, un lobe droit destiné à un adulte.
Cette technique est développée à partir des années 1980, notamment par Rudolf Pichlmayr à Hanovre et Henri Bismuth à Paris. Elle répond à un besoin urgent : le nombre de donneurs décédés est insuffisant pour couvrir le nombre de patients en attente. En particulier, les enfants attendent longtemps des foies de petite taille — un foie adulte partagé peut leur offrir ce qu'ils attendent.
La greffe split exige une maîtrise chirurgicale exceptionnelle. La division du foie doit respecter l'anatomie vasculaire et biliaire — chaque segment doit partir avec ses propres artères, veines et canaux. Une erreur technique peut condamner les deux receveurs.
Elle a également permis le développement de la greffe à partir de donneur vivant : un parent peut donner son lobe gauche à son enfant malade, son lobe droit à un adulte, en conservant suffisamment de masse hépatique pour sa propre survie. C'est une technique pratiquée aujourd'hui dans les grands centres, avec des risques acceptables pour les donneurs.
À retenir
- La greffe split partage un foie adulte entre deux receveurs — adulte et enfant
- Développée dans les années 1980 par Pichlmayr et Bismuth notamment
- Elle est à l'origine de la greffe à partir de donneur vivant
- Réduit la pénurie de greffons pédiatriques
Chapitre suivant : la ciclosporine
X
La molécule révolutionLa ciclosporine — tout change
1976 – 1983
La ciclosporine, ou quand la greffe devient réelle
Il existe des molécules qui changent le cours de la médecine. La ciclosporine en est une. Avant elle, la greffe hépatique était une expérience. Après elle, c'est une thérapeutique.
La ciclosporine est un champignon. Ou plutôt : elle est un peptide produit par un champignon microscopique du sol, Tolypocladium inflatum, découvert en 1969 lors d'un prélèvement de terre en Norvège. Les chercheurs de Sandoz (aujourd'hui Novartis) l'ont isolée et étudiée. En 1976, Jean-François Borel, pharmacologue chez Sandoz, publie ses propriétés immunosuppressives remarquables.
La ciclosporine agit sur les lymphocytes T — les cellules qui orchestrent le rejet — de façon ciblée, sans détruire l'ensemble du système immunitaire. C'est une révolution conceptuelle. Pour la première fois, on peut inhiber le rejet sans laisser le patient totalement sans défenses.
Roy Calne, à Cambridge, est parmi les premiers à tester la ciclosporine en transplantation rénale chez l'animal, puis chez l'homme. Starzl l'adopte rapidement pour la greffe hépatique. Les résultats sont spectaculaires : la survie à un an après transplantation hépatique passe de 30-40 % à plus de 70 %.
La FDA approuve la ciclosporine en 1983. C'est cette année-là que la transplantation hépatique sort officiellement du domaine expérimental pour entrer dans la pratique clinique reconnue. Les centres de greffe se multiplient. Les listes d'attente s'allongent — signe paradoxal que la technique fonctionne et que de plus en plus de patients y ont accès.
« La ciclosporine a fait de la transplantation une thérapeutique. Avant, c'était de la chirurgie expérimentale avec des résultats dramatiques. Après, c'est devenu de la médecine. »
— Thomas E. Starzl
À retenir
- Ciclosporine : peptide fongique, découverte en 1969, propriétés immunosuppressives publiées en 1976
- Cible spécifiquement les lymphocytes T responsables du rejet
- Survie à 1 an : de 30-40% à plus de 70% après son introduction
- 1983 : la transplantation hépatique entre officiellement dans la pratique clinique
Chapitre suivant : l'Archet 2
Partie V · La greffe en France aujourd'hui
XI
L'excellence niçoiseL'Archet 2 — le centre de greffe de Nice
Nice, CHU
L'Archet 2, maison des transplantés du Sud
À Nice, le CHU de l'Archet 2 est l'un des grands centres de transplantation hépatique de France. Pour des milliers de patients de la région PACA, c'est ici que commence une nouvelle vie.
Le CHU de Nice — centre hospitalier universitaire — est organisé sur plusieurs sites. L'Archet 2, situé dans le nord de Nice, abrite les services de médecine interne et de spécialités, dont l'hépatologie au sein de laquelle fonctionne l'unité de transplantation hépatique.
Le service d'hépatologie 4B — celui que connaissent bien tous les patients transplantés de la région — est l'un des pivots de cette prise en charge. C'est là que sont suivis en pré-greffe les patients atteints de cirrhose décompensée, d'hépatites fulminantes, de cancers hépatocellulaires. C'est là qu'ils sont évalués, inscrits sur liste, et accompagnés tout au long de leur parcours.
L'équipe de l'Archet 2 rassemble des hépatologues, des chirurgiens transplanteurs, des anesthésistes-réanimateurs, des infirmières coordinatrices de greffe, des psychologues, des assistantes sociales. La greffe hépatique est une médecine d'équipe — un appel peut tomber au milieu de la nuit, et en quelques heures, toute la machine se met en route.
Des praticiens comme le Pr Rodolphe Anty et le Dr Michel Rayar y incarnent cette excellence. Ils sont les héritiers directs, à Nice, de cette longue chaîne qui va de Starzl et Bismuth jusqu'aux blocs opératoires niçois d'aujourd'hui. Pour les patients de la région, l'Archet 2, c'est la vie.
À retenir
- L'Archet 2 (CHU Nice) est le centre de référence de transplantation pour la région PACA
- Le service hépatologie 4B assure le suivi pré- et post-greffe hépatique
- Une équipe pluridisciplinaire complète : médecins, chirurgiens, coordinatrices, psychologues
- Centre universitaire alliant soins, recherche et formation
Chapitre suivant : Transhépate
XII
La parole des patientsTranshépate — l'association au cœur de la greffe
France, PACA
Transhépate, ensemble après la greffe
Après le bloc opératoire, après la réanimation, après la sortie de l'hôpital — commence la vraie vie avec un foie greffé. Et pour ne pas l'affronter seul, il y a des associations comme Transhépate.
La greffe, ce n'est pas une fin. C'est un commencement. Un commencement exigeant, qui demande une adaptation permanente : les médicaments à vie, les bilans réguliers, la surveillance du rejet chronique, la gestion des effets secondaires des immunosuppresseurs, la reconstruction de soi après un parcours de maladie souvent long et éprouvant.
La Fédération Nationale Transhépate existe pour accompagner les personnes transplantées hépatiques dans cette vie d'après. Fondée pour et par des patients, elle rassemble des associations régionales à travers la France, anime un réseau d'entraide, représente les transplantés auprès des institutions, et porte leur voix dans les débats de santé publique.
En région PACA, Transhépate Sud-Est prolonge ce travail au plus près des patients de Nice, Marseille, Toulon et des Alpes-Maritimes. Née d'une initiative citoyenne et médicale, ancrée au CHU de l'Archet 2, cette association cherche à être ce que les patients n'ont pas toujours : un espace où l'on peut parler de la greffe, poser les questions qu'on n'ose pas poser au médecin, rencontrer d'autres transplantés, et découvrir qu'on n'est pas seul.
Parce que la greffe est aussi une histoire collective. Une histoire qui commence dans les laboratoires de Denver dans les années 1960, passe par les blocs de Paul Brousse, les familles qui ont dit « oui » au don, les chercheurs qui ont isolé la ciclosporine d'un champignon norvégien — et qui se termine, pour chacun d'entre nous, dans le quotidien de nos vies reconstituées.
« Le 13 août 2025, j'ai reçu un foie. Je ne connais pas le nom de celui ou celle qui me l'a donné. Mais chaque matin, je pense à cette famille qui, dans sa douleur, a dit oui. Je leur dois tout. »
— un transplanté hépatique, région PACA, 13 août 2025
À retenir
- La greffe n'est pas une fin mais un commencement — accompagnement nécessaire au long cours
- Transhépate : fédération nationale de patients transplantés hépatiques
- Transhépate Sud-Est : association régionale PACA, ancrée au CHU de l'Archet 2 à Nice
- Représentation des patients, entraide, information, reconstruction de soi